29.03.2010

Lara Croft n’a jamais tué personne.

Le Conseil fédéral s’est donc vu confier la mission de proposer une réglementation visant à interdire la production, la publicité, l'importation, la vente et la diffusion de programmes de jeux dans lesquels de terribles actes de violence commis contre des êtres humains ou ressemblant à des humains contribuent au succès du jeu. C’est textuellement ce qu’a voté le Parlement la semaine passée.

S’il est probable que les forcenés des lycées américains s’essayaient sur Playstation avant de passer à l’acte, n’oublions pas que, de Jack l’éventreur à Una bomber, plus d’un fou furieux a pu agir sans l’inspiration des massacres numériques. A ce jour, aucune étude sérieuse n’a jamais pu démontrer un lien de cause à effet entre le nombre de litres de sang virtuels déversés sur l’écran et la délinquance réellement constatée.

Le Parlement est pris en plein délit de sale gueule. Affirmant que les jeunes seraient de plus en plus violents, nos sénateurs ont trouvé le coupable tout désigné : le jeu vidéo.

Il est regrettable de constater que les élus soient aussi déconnectés du mode de vie des jeunes Helvètes. Pour ma génération et celles qui lui succèdent, le jeu vidéo n’est pas une simple mode. C’est un élément culturel central de notre époque. L’imprimerie, le cinéma, la télévision, les médias ont tour à tour modifié en profondeur les loisirs au gré de l’Histoire, le jeu vidéo n’en est que la continuité.

Un peu comme pour les OGM ou la recherche sur les cellules souches, quand on ne connaît pas, on interdit. Cette méfiance, cette crainte du nouveau n’est pas nouvelle. On rigole aujourd’hui devant les micros-trottoirs sortis des archives de l’INA présentant les râleurs qui se plaignaient des cheveux longs, du rock et des minijupes. La différence, c’est que ceux qui râlaient à l’époque sont ceux qui écrivent aujourd’hui les lois.

Il est évident qu’un jeune de 12 ans ne devrait pas accéder à un jeu hyper violent et immoral. Au même titre que quantité de films, de chansons ou même de livres ne conviennent pas à toute une génération. N’a-t-on pas emballé le dernier Chessex de cellophane pour qu’il n’arrive pas de manière trop impromptue dans les mains d’un jeune encore trop pur ? Et que dire de Francis Ford Coppola lorsqu’il idéalise au cinéma la mafia et ses crimes pourtant bien plus abominablement réels que les caricatures développées dans certains jeux vidéos ?

Le vrai défi qui se pose est celui de l’éducation. Aux parents, aux enseignants, à la société en général d’apprendre aux jeunes la distinction entre le réel et le virtuel et entre le bien et le mal. L’interdiction généralisée des jeux trop sanguinolents n’est qu’une solution gadget pour pouvoir se vanter d’avoir « fait quelque chose » pour lutter contre la violence. Et même si ce quelque chose se trouve n’avoir aucun résultat concret, hormis celui de vexer une part importante de notre population qui vit avec son époque.

03.03.2010

Prix unique du livre - Réponse à M. Ivan Slatkine

Monsieur Slatkine,

Je réagis ici au texte qui m’était adressé par votre blog interposé (http://ivanslatkine.blog.tdg.ch/archive/2010/03/02/prix-unique-du-livre-reponse-a-m-philippe-nantermod.html)

Que les choses soient claires d’emblées, même si je ne prétends pas être un « grand lecteur », j’aime lire, je lis, et j’achète toujours avec plaisir des ouvrages tant sur Internet ou chez Payot que dans des petites librairies.

Là où vous vous trompez, à mon avis, c’est lorsque vous affirmez que « le livre n’est pas un produit de consommation courant ». Je ne vois pas ce qui vous permet de l’affirmer de manière si péremptoire. Certes, le livre est culturel. Et alors ? Est-ce incompatible ? Quid d’un DVD, d’un CD, d’une toile d’artiste ? Quid du livre audio ? Une pomme de terre est agricole, cela en fait-elle autre chose qu’un produit de consommation courant ?

L’affirmation sur le caractère non courant ou non consumériste du livre vous permet d’imposer un traitement différencié pour un produit qui est en réalité un vrai produit commercial, bien davantage que les produits de première nécessité ou que les médicaments, par exemple. Le temps des moines copistes est révolu et l’impression d’un ouvrage n’a plus grand chose de sorcier. L’objet, même s’il est beau, n’en est pas moins devenu un produit de consommation .Un éditeur, et vous ne me contredirez sans doute pas, est aussi soumis aux règles du marché, à la nécessité de rentabilité, doit s’abaisser parfois à faire du marketing pour les produit qu’il vend et est très certainement soumis au Code des obligations. Bien sûr, il agit pour la culture, promeut des auteurs de qualité, souvent compense des opérations non rentables par d’autres plus lucratives, mais je ne vois pas en quoi cela diverge d’un autre chef d’entreprise en général, ou encore, de manière plus flagrante, du directeur d’un label musical.

La diversité culturelle ne s’obtient pas forcément à coup de législation contraignante ou de subventions. Au contraire, je pense que la concurrence peut mener à une amélioration de la qualité. Les pays qui ne connaissent pas de prix unique du livre ne sont pas pour autant devenus des déserts culturels. Les grandes améliorations technologiques se sont faites dans le cadre d’un marché ouvert, je suis persuadé que la compétition peut accoucher des plus belles œuvres imaginables.

Certes, la vie est dure pour les petites librairies. Pour les épiceries, les boulangeries, les disquaires et les kiosquiers indépendants aussi. Le fait de bénéficier de salaires supérieurs en Suisse ne justifie nullement un prix unique. Les vendeurs de fers à repasser font aussi face à des salaires et des charges supérieurs et ne profitent pas de prix unique. Je ne saisis pas pourquoi le libraire devrait être traité à une autre enseigne.

Vous êtes éditeur et je comprends que vous défendiez votre métier. Les banquiers trouvent aussi ces jours d’excellentes excuses pour que les Etats les aident, les agriculteurs aimeraient des interventions étatiques plus musclées. De même, les employés de Reconvillier ont certainement estimé que leur situation justifiait un traitement différencié.

L’industrie du disque s’est crue toute puissante il y a quinze ans. Les premiers lecteurs MP3 faisaient rire et le téléchargement sur internet était quasiment inexistant. Le résultat ne s’est pas fait tellement attendre et il a fallu que les Majors se retrouvent à genoux pour qu’ils tempèrent leur arrogance et cessent de considérer que seules les procès et les lois leur permettraient de répondre aux nouvelles modes de consommation.

Le livre est aujourd’hui dans la même situation.

Prétendre que la tablette numérique est complémentaire au format papier me semble assez illusoire : pensez-vous véritablement que ceux qui achètent des iPod n’écoutaient pas de musique avant le MP3 ? Croyez-vous vraiment que celui qui fera l’acquisition d’un Stendhal en version numérique s’embarrassera aussi d’un exemplaire papier ? Miser là-dessus me semble plutôt risqué, mais c’est votre métier et je n’ai pas la malhonnêteté de vous donner des leçons.

Ce qui est certain, c’est que le prix unique ne s’appliquera jamais qu’aux acteurs suisses du livre. Les concurrents américains qui produiront les livres électroniques de demain ne seront pas soumis à ces contraintes légales et la concurrence n’en sera que plus difficile pour les compétiteurs helvètes.

En tant que libéral-radical, sachez que j’ai toujours autant de plaisir à débattre et j’espère que nous aurons l’occasion de croiser à nouveau le fer sur cette question, épineuse.

Philippe Nantermod


PS : Rassurez-vous, je critique aussi les tarifs des  opérateurs téléphoniques en Suisse, vous pourrez d’ailleurs lire diverses interventions à ce sujet.

01.03.2010

Le prix unique du livre, une mesure pour soutenir l’innovation… aux USA !

Lors de la prochaine session des chambres fédérales, le prix unique du livre va revenir sur le comptoir et sera certainement approuvé. Après quelques mois de libre commerce, voilà que nos élus fédéraux choisissent de revenir aux bonnes vieilles méthodes corporatistes. L’évolution de la société ne plaît visiblement pas à tous et certains croient qu’il suffira de créer une loi pour sauver une forme de commerce qui ne rencontre plus l’adhésion du public.

Les problèmes rencontrés par les petites librairies ne découlent heureusement pas d’un désintérêt pour la lecture. La population suisse est une population de grands lecteurs, le nombre d’universitaires – population particulièrement susceptible de lire – croît année après année, le budget des ménages augmente fortement pour les dépenses liées aux médias (lecture, musique, cinéma, etc.). Le problème des petites librairies n’est pas le problème du livre, mais le problème d’une structure de marché inadaptée aux modes de consommation actuels.

Certains n’ont pas pu ou su s’adapter à l’évolution de la demande du consommateur et veulent un coup de main de l’Etat pour protéger une forme de commerce en perte de vitesse. Si les petites librairies sont dépassées par les grandes, ce n’est pas parce que le consommateur a un pistolet sur la tempe. C’est parce que les services offerts par les chaines pèsent lourd : stock important, libraires aux horaires d’ouverture larges, espace de lecture aménagés, personnel formé et compétent,  prix attractifs. Ces

Cette concentration des espaces de vente est le choix du consommateur. Nous voulons un grand choix à des prix bas, ce que proposent  les grandes chaînes. Le livre n’est pas le premier produit à subir cette évolution : les épiceries de quartier ont quasiment disparu, les petits disquaires sont de plus en plus rares, les kiosks indépendants ne font plus le poids face aux groupes. Pourtant, le pain reste bon, la musique variée et les journaux de qualité. Les petits commerces indépendants souvent réagi à cette évolution en offrant des services nouveaux : une qualité supérieure, des conseils avisés ou encore un choix de produits rares.

Je ne suis pas de ces nostalgiques qui cherchent un caractère sacré dans le livre pour justifier une mesure complètement anachronique. Le livre est un produit comme un autre, vecteur de culture, oui, tout comme le disque et le journal. La diversité de l’offre ne dépend pas du nombre de librairies mais du nombre de lecteurs et brandir la menace de la mort de la culture relève du chantage.

Le dernier cri technologique, les tablettes électroniques, laissent à penser que les appareils numériques concurrenceront demain nos libraires. La vraie bataille se livrera alors entre les vendeurs de livres papier et de livres électroniques. Ces derniers ne seront pas touchés par notre réglementation du prix du livre. Acheté sur Internet, le prix du livre électronique sera indécemment bas face aux ouvrages dans les rayons des magasins. Les vrais perdants du prix unique seront tous ceux qui vendent des livres en Suisse aujourd’hui, petits ou grands. Et les gagnants, les sociétés essentiellement américaines de vente de livres électroniques ou par correspondance.